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L'Héritage des Mains Qui Ne Savent Pas

  On naît avec les gestes d'un autre dans les poings, un poids transmis sans mode d'emploi ni avertissement. Le rouge des jouets traîne sur le carrelage froid, et les lessives blanches sèchent dans l'indifférence du vent. Dans les narines, les perles perdues laissent leur trace, ce résidu d'enfance qui colle comme une vieille colle. Les mains tâtonnent, cherchent, ratent leur place, chaque geste manqué devient la leçon qu'on rôle. Ce n'est pas la grâce qui nous construit, c'est la chute, le genou à terre sur le béton des matins incertains. On apprend à tenir debout non par vertu, mais parce que rester au sol coûte trop de lendemains. La maladresse est un outil, brut et sans ornement, elle taille l'homme à vif, sans égard pour la forme. Chaque acte raté est un acte de résistance, une tempête courte qui remodèle et qui norme. Didier Guy

Sang du Silence

  L'atome rit, mais ce rire est un poids, une stase carmin figeant l'horizon. Le vide écoute, tendu comme une peau sous les doigts d'un tambour sans raison. Aucun souffle ne passe, aucun vent ne ment : seul le métal du silence se plie, et le vide, complice, avale lentement ce qui reste d'un monde en débris. Pas de larmes, pas de cris, juste un son qui roule, lourd, au fond d'un gouffre sourd. Le carmin suinte, épais, presque bon, comme un vin noir bu jusqu'à l'amertume. Le tambour bat, mais plus personne n'entend. L'atome rit, et ce rire est un piège : Un cercle clos où le temps se suspend, où le vide se nourrit de son propre siège. Didier Guy

Le Trône et la Taxe

  Sur un damier minéral où les règles se blessent, une figure isolée avance sans regard en arrière. Les anciens pactes se figent comme des portes closes, et la loyauté d'hier devient un poids inutile. La parole se pare de grandeur apprêtée, mais sous la laque dorée dort une saveur âcre. Car la foule, sans le savoir, alimente le festin, payant de ses jours le luxe d'une fierté démesurée. Des prélèvements glissent jusqu'aux tables modestes, où la promesse d'or se change en métal lourd. L'artisan compte ses heures comme des plaies ouvertes, l'ouvrier plie l'échine sous un calcul lointain. Le pouvoir ne cherche plus la balance juste, il traque son propre visage dans chaque surface polie. Les soutiens deviennent des pions sans valeur durable, jetés avant même d'avoir compris la partie. Chaque décision grave un sillon dans les foyers, là où le feu baisse faute de ressources claires. La solitude règne au sommet de cette hauteur, nourrie par un ego qui ignore...

Bleu Cathode

  La dalle bleue me crache son venin, l'écran bouffe mes yeux, aspire mes mains. L'atopie turquoise, ce vide plein, sature le crâne comme un relent de pain. Ça sent le plastique qui chauffe, qui fond, le circuit qui grille dans sa prison. Le vrai monde est loin, flou, en arrière-plan, juste une vitre allumée qui me tient. La nuque est raide, les paupières lourdes, à force d'avaler cette lumière sourde. Pilule bleue, pas besoin de choisir, le programme est là, y a qu'à se laisser glisser. On voudrait couper, mais le doigts hésite, la lumière suinte, colle, nous habite. Rester là, à fixer ce turquoise qui luit, à sentir le brûlé qui monte dans la nuit. Didier Guy

Soulèvement lilas

  La terre gronde sous nos pieds d'acier, les racines mordent le bitume noir. Un lilas sauvage a tout colonisé, buvant l'or toxique sans désespoir. Le pétrole coule dans ses veines creuses, elle le transforme en sève guerrière. Chaque fleur violette est une batteuse, qui frappe le ciment, pulvérise l'ère. Nous avons cru dompter sa peau, sa chair, planter des tours là où poussait le vent. Mais elle se lève, silencieuse, fière, reprend son trône avec ses doigts sanglants. L'asphalte craque, les usines tremblent, les hommes fuient ce qu'ils ont semé. La terre lilas dévore et rassemble, son règne violet vient de commencer. Didier Guy Die deutsche Übersetzung des Gedichts ist hier verfügbar.

Veillée de Cendres

  Sous la rougeur du bois qui lutte et qui se fend, des présences, à l'abri des branches inclinées, gardent un silence épais comme un serment. Le langage humain, vain, voit ses armes désarmées devant le calme azur d'une simple prunelle où se pose, lointain, le poids de l'éternel. Une loi primordiale, une chaude certitude, naît de l'haleine unie et des flancs rapprochés dans l'asile odorant que font les peaux velues. là, le temps se suspend, lourd et presque léché par la braise qui ronge un souvenir tenace de fraternité pure, effacée par la race Des hommes affairés, des cœurs appauvris qui n'entendent plus battre ce pouls lent et obscure. La caresse des nuits, des peaux contre peaux, dit plus que les grands cris lancés à l'avenir. Et je reste, témoin de cette paix fragile, à guetter dans la nuit qui lentement se glisse L'adieu de cette entente au seuil du jour naissant. Je suis l'homme qui veille un foyer qui décline, gardien d'un pacte ancien,...

Terre Noire

  J'ai marché dans les fougères mouillées, respirant cette odeur de pierre lavée. Le pétrichor monte, lourd comme du mercure, charge mes poumons d'une ancienne brûlure. Mes veines charrient cette sève verte, ce jus d'humus qui s'infiltre et me cerne. Je deviens racine, je deviens glaise, mon sang prend le goût de l'argile et de braise. Les rêves coulent, denses, opaques, métal en fusion dans mes artères opaques. Chaque nuit je plonge dans ce marais, où l'émeraude et le plomb se mêlent au regret. Je ne suis plus homme mais forêt qui respire, écosystème clos où tout pourrit et expire. La pluie me traverse, me refait, me défait, je suis l'humus de moi-même, imparfait. Didier Guy