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Poing levé dans l'argile

  La falaise tient sous le vent qui la taille, la racine fend le béton sans un cri, la pierre absorbe l'averse sans défaille, le sol nu garde sa mémoire la nuit. L'herbe retient la berge d'un seul souffle, la sève monte, têtue, depuis le jeun, le champignon referme ce que l'homme étouffe, la mousse scelle la roche comme un poing. Le ciel crache son acide sur les toits, les sillons boivent le poison goutte à goutte, la boue noire monte au ras des doigts, l'oiseau cherche l'eau dans un fossé fatal. Mais des mains sèment encore sous la pluie, la graine dure perce l'argile compacte, l'enclume rouille et fleurit dans la nuit, demain pousse là où la friche s'entracte. Un enfant reçoit la terre dans sa paume, il apprend le nom du ver et de la mousse, la forêt reprend son souffle, son royaume, et la rouille elle-même devient douce. Didier Guy

Quand l’œil oublie le jour

  Une nyctalopie mauve fixe le vide, texture de velours râpeux contre l'os. Pas de larmes, pas de cri, juste l'heure où le corps oublie d'être repère. Le néant n'a pas de nom de femme, ni d'adresse où poster le silence. Seule cette lumière qui ne vient pas habite la rétine comme un grief. David Lynch n'aurait pas filé plus net : Le gros plan sur ce qui reste quand plus rien ne bouge, plus rien ne ment, juste la peau du regard qui s'use. Pas de rédemption dans le cadre, juste le temps qui passe en mauve, et l’œil qui tient, qui tient, qui tient, contre l'absence de toute preuve. Didier Guy

Jaune Morsure

  Le froid jaune me crisse sous les dents, une saison de verre ronge les mains. Pas de neige ici, pas de blancheur lente, juste ce goût de pile électrique, soudain. Je pince l'air. Il résiste, acide, vif, comme du métal qu'on touche sans gants. Le ciel n'est pas triste, il est actif, il mord, il trace, il écorche le temps. Kandinsky savait que la couleur sonne, que le jaune hurle mieux que le rouge. Moi j'entends cette note qui frissonne, qui pique, qui reste, qui bouge. Pas de murmure, non. Un cri serré. Le froid qui chante dans le sang gelé. Didier Guy

Ce Qui Reste Quand Le Ciel Pèse

  Le ciel saigne par fissures longitudinales, pas de larmes, du verre qui craque sous la pression. La vallée boit l'ombre à grandes goulées, Les corps s'y couchent, pas morts, juste démissionnaires. Moi, je garde les deux pieds dans la boue qui tire, mais le cou tendu, la mâchoire serrée. Pas de supplication. Un tendon qui résiste à la pourriture. Une aile, pas d'ange, trop usée, trop réelle, qui bat encore par habitude de la rage. Les autres ont rangé le soleil au grenier, entre les valises et les photos jaunies. Moi, je cherche l'éclat brut, celui qui brûle la rétine, celui qu'on n'approche pas sans perdre quelque chose. La ligne de fuite n'est pas un contrat. Je n'attends pas. Je palpe. J'érode la pierre à mains nues. Et si la chute vient, qu'elle soit verticale, sans compromis, sans douceur, sans mentir. Didier Guy

L'Héritage du Fourneau

  Le beurre ramolli sous les phalanges. Pas de recette écrite, juste le mouvement. Ma mère faisait ainsi, le matin froid, avant que le jour ne bascule dans l'odeur. Je pétris. La farine monte en nuage blanc sur mes poignets, sur le bois usé. Cannelle, amande, rien de plus. Le silence suffisait entre nous deux quand les paumes retenaient ce que l'oubli efface. Le fourneau ronronne. Je façonne des nœuds, des croissants de lune, des formes sans nom. Jamais la même forme, jamais le même goût. Tant mieux. Ces bredeles portent mon empreinte, cassent net sous la mâchoire et sentent le temps qu'on a pris, ce qu'on laisse derrière soi. Didier Guy

L'Arpenteur des Rêves Communs

  Les tables sont dressées, longues comme l'aube, chacun y dépose son pain, son sel, sa lame. L'état, ce vieux meunier, moud la farine rouge, promettant que demain n'aura plus de nom. Ses doigts comptent les grains, serrent les balances, pèsent les voix, les rêves, les silences. Le blé devient loi, la loi devient chaîne, et l'aube se noie dans son propre sang. On avait cru planter l'arbre de la justice, ses racines ont strangulé les champs. Le vent qui soufflait des promesses claires ne soulèves plus que des cendres lentes. Où sont les parts égales ? Où sont les mains nues ? L'État, ce vieux meunier, a tout gardé pour lui. Il broie les matins, il broie les nuits, et le pain qu'il promet n'est que poussière. Didier Guy

L'Os et le Macadam

  Le bitume craque, la voix fend la nuit, stridence indigo sur les pavés froids. Les mots sont des coups, pas des confettis, la pluie les noie avant qu'ils ne soient rois. Pas de lyre ici, juste un marteau, l'asphalte boit l'encre et les jurons. On marche en comptant les trous, les échos, la ville crache ses dents un à un. Les phares tracent des cicatrices jaunes, les murs suintent l'odeur des vieux combats. Rien ne reste debout, sauf les colonnes de fumées et de silence, là-bas. Didier Guy